Pôles, le magazine par Grand Nord Grand Large

L’épopée des pôles

Stéphane Niveau
L’épopée des pôles

Pythéas, Erik le Rouge, Roald Amundsen... les régions polaires attirent les explorateurs depuis plus de deux mille ans. De l’«Ultima Thulé» antique aux rivalités contemporaines, elles sont le théâtre d’exploits impérissables et de tragédies insondables.

L'histoire polaire remonte à l'Antiquité. En 320 avant Jésus-Christ, Pythéas quitte Massalia, la Marseille antique, pour s'aventurer dans les marges septentrionales du monde connu, en quête de nouvelles routes commerciales pour s'approvisionner en ambre et en étain, deux denrées alors aussi précieuses que l'or. Savant excellant en mathématiques et en astronomie, le Massaliote sait que la Terre est ronde. Il sait aussi qu'au nord, à une latitude proche de 66°, le soleil ne se couche jamais en été.

Atteindre cette latitude doit donc lui permettre de déduire la dimension exacte de la planète. À l'instar de l'Ulysse d'Homère, Pythéas va faire un long voyage pour finalement buter sur ce qui n'est ni de la glace, ni de l'air, ni de l'eau, et qu'il pense être les « poumons de la mer ». Ne sachant pas si cette « Ultima Thulé », comme l'ont baptisé les anciens, est une île ou un continent, le navigateur rebrousse chemin. Là-haut, aux franges du monde, tout n'est que brouillards, glaces, dangers et néants.

Cela le restera jusqu'aux incursions des Vikings, découvreurs au Xe siècle du Labrador et du Groenland (une « terre verte » dira Erik le Rouge). C'est ensuite l'appât du gain qui va pousser les marins les plus hardis à sillonner les mers glaciales de l'hémisphère Nord. Ils sont hollandais, basques, bretons ou normands, ils sont pêcheurs ou chasseurs de baleines, tous attirés par ces contrées poissonneuses.

L'ouverture de nouvelles routes pour atteindre les richissimes Indes orientales et les mythiques Cathay (la Chine du Nord atteinte par Marco Polo) ou Cipango (le Japon) va également exciter les curiosités. Les Portugais trouvent la route du sud, celle contournant l'Afrique via le cap de Bonne- Espérance. Les Espagnols s'échinent par l'ouest. Atteindre ces eldorados via le Septentrion glacial devient alors une obsession pour les autres nations. Quant au pôle Nord, il n'est encore qu'un « rocher noir de haute taille, d'où s'écoulent les quatre fleuves du paradis », dixit le cartographe Mercator. Au fil des siècles, les expéditions vont ainsi s'enchaîner, se heurtant toutes à la banquise, aux icebergs, au froid et au blizzard. La plus emblématique est celle du Britannique John Franklin, envoyé en 1845 par Sa Majesté dresser une carte de l'impénétrable passage du Nord-Ouest. Sans nouvelles des navires, l'Erebus et le Terror, l'épouse du navigateur, Jane Griffin, pressent le pire et demande aux autorités de dépêcher des secours.

Palanderbukta, Détroit de l'Hinlopen au Spitzberg - ©Gwennaelle Wit

Légende maudite

Une première équipe découvre trois tombes de marins à l'épitaphe menaçante. Plus tard, l'explorateur John Rae recueille les témoignages d'Inuits rapportant avoir croisé un groupe d'hommes blancs moribonds et affamés. En 1859, un message annonçant la mort de vingt-cinq personnes, dont Franklin, est retrouvé sous un cairn. D'autres découvertes confirment des actes de cannibalisme au sein de l'équipage. Des faits macabres que nieront farouchement Lady Jane et les élites de la société victorienne. Ainsi s'est écrite une légende maudite, reflétant les zones d'ombres de l'exploration polaire.

À l'autre extrémité du globe, la course vers le mystérieux Grand Sud – qui apparaît alors sur les cartes sous l'appellation de Terra Australis Incognita, « la terre australe inconnue » – va démarrer à la fin du siècle des Lumières. Le 3 février 1774, le Britannique James Cook atteint 71° 10' de latitude sud. Il sera suivi de Bellingshausen, Weddell et d'autres, chacun s'attribuant la découverte de la latitude la plus extrême.

Dumont d'Urville en Antarctique

Les esprits s'échauffent jusqu'à ce que le Français Jules Dumont d'Urville accoste finalement le premier, le 20 janvier 1840, sur le continent antarctique, qu'il baptise Terre-Adélie en hommage à son épouse. Pour autant, les pôles géographiques n'ont toujours pas été atteints au début du XXe siècle. L'heure de tous les possibles a sonné. Le 6 avril 1909, l'Américain Robert Peary atteint le pôle Nord, ou du moins 89° 57' de latitude. Cette nouvelle ne parviendra toutefois au reste du monde que cinq mois plus tard, le temps pour Peary de rentrer et de trouver un moyen pour câbler. Or la veille, le 5 septembre 1909, un autre explorateur, Frederick Cook, nord-américain lui aussi, prétend avoir atteint le pôle Nord. Naît ainsi l'une des plus fameuses controverses de l'histoire de l'exploration, le Congrès tranchant finalement en faveur de Peary.

Apprenant cette nouvelle, le Norvégien Roald Amundsen décide, quant à lui, de s'attaquer à l'autre « Everest polaire » : le pôle Sud. C'est également l'objectif du Britannique Robert Falcon Scott. Les deux hommes vont dès lors se livrer une guerre à distance et sans merci pour atteindre cet autre point du globe encore inaccessible.

Amundsen et ses compagnons atteignent le pôle Sud géographique le 14 décembre 1911. Ils hissent le drapeau norvégien et érigent une tente à l'intérieur de laquelle ils laissent un sac avec une lettre pour le roi de Norvège stipulant leur exploit au cas où ils périraient. Cinq semaines plus tard, Scott découvre que son rival l'a précédé. Le moral est atteint. Lui et ses compagnons mourront sur le chemin du retour après avoir affronté les pires tempêtes et enduré les pires douleurs.

De l'époque héroïque à l'ère moderne

La période de l'exploration polaire dite « héroïque » va pouvoir battre son plein, avec comme point d'orgue l'incroyable épopée d'Ernest Shackleton, prisonnier des glaces en 1914 avec L'Endurance, mais qui parviendra à ramener son équipage vivant au prix d'une opération de secours insensée.

Grâce aux progrès techniques, l'exploration polaire est entrée dans une ère nouvelle. Les expéditions mécanisées à vocation scientifique lancées depuis la Seconde Guerre mondiale ont montré que les régions glacées sont de véritables marqueurs du réchauffement climatique. Mais les ressources encore inexploitées des grands déserts blancs n'en finissent pas d'aiguiser l'insatiable appétit des hommes. Les pôles sont plus que jamais un enjeu planétaire.

Un récit de Stéphane Dugast. www.stephanedugast.com

Retour