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A l’école de l’Arctique |
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| © Pierre NEYRET |
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A seulement 1300 km du pôle nord, les montagnes du Spizberg sont parmi les
plus arctiques du globe. Parcourir en autonomie et à skis ces espaces figés
par l’hiver est la plus belle manière d’appréhender
le monde polaire, le grand froid, la banquise, la proximité des ours. Un
voyage à la découverte de sensations nouvelles, d’horizons
immenses, baignés par les lumières chatoyantes d’un soleil
froid, mais permanent.
Longyearbyen. Latitude 78°10’ N
15 avril. Minuit. Dans l’aéroport de Longyearbyen, les
passagers du vol SAS en provenance d’Oslo enfilent leur veste doudoune
en attendant les bagages. Un ours blanc, qui devait peser plus de 700 kg avant
qu’il ne soit empaillé, montre ses crocs menaçant devant
les tapis roulant. Dehors, la nuit est noire, l’air est glacé,
et le bus navette a des roues cloutées. La route enneigée passe
devant les ferrailles du port endormi, longe l’énorme centrale
thermique et suit le réseau aérien de tuyaux d’eau chaude
avant d’entrer dans un quartier de hangars sans âme, flanqués
de bidons métalliques rouillés, de containers variés et
de bennes à ordures. Courte nuit dans un hôtel chauffé à
+25°c. Le petit déjeuner est servi dans une serre où poussent
des plantes tropicales. Au mur, de beaux tirages noirs et blancs montrent la
vie de forçats des mineurs qui exploitaient jadis le charbon du Spizberg.
Sous le soleil, la ville apparaît avec plus de charme. Rangées
de maisons aux façades colorées, blotties dans un vallon donnant
sur la baie en eau libre, mer bleue sombre, surmontées de montagnes aux
flancs abrupts, ciselés par l’érosion et tapissés
de neige. Aux heures « chaudes », entre 12h et 14h, quand le thermomètre
veut bien passer au dessus de -10°c, les mamans promènent leurs bébés
emmitouflés dans des landaus, les enfants jouent dans leur jardin avec
des chasse-neiges en plastique, les ados mangent des glaces ( !) en déambulant
dans la rue marchande, et les parents boivent des Cappuccino en terrasse à
l’abri du vent.
Nous passons la mâtinée dans un hangar assez grand pour contenir
un avion Antonov, où est stocké le matériel de logistique
polaire des agences et des guides du monde entier. Nous sommes dix personnes,
nous avons deux heures pour préparer tout le nécessaire à
un raid à skis de douze jours en autonomie : skis, pulkas, sacs de couchages,
matelas, vêtements grand froid, nourriture, essence, réchauds,
tentes, gamelles, thermos, planches, scie, fusil, pistolet, munitions, fusées
d’alarme, outils. J’ajoute un petit ours en peluche, prénommé
Sptiz, qui nous accompagnera durant les 150 km de voyage, assis sur la pulka,
cherchant sa mère jusqu’aux confins de l’île. Un engin
à chenillette, l’habitacle chauffé, nous emmène à
60 km de Longyearbyen, au milieu de la vallée de Reindalen.
Froid polaire
Hier, à Paris, il faisait 27°c. En cette fin d’après
midi, au Spitzberg, il fait -19°c, avec du vent. Perdre 42°c en 24 heures,
ça ne fait rire personne et je regarde la chenillette s’éloigner
avec un certain désarroi. J’ai remarqué que les habitants
du Spizberg ne prononcent pas le « moins » devant les chiffres des
températures. Celles-ci sont implicitement négatives… Je
pensais connaître le froid, pour avoir bivouaqué en hiver dans
les Alpes, pour avoir parcouru de nombreux hauts sommets. Mais l’air glacé
des pôles est une autre expérience, celle du froid permanent, qui
impose au corps une lutte constante. Les amplitudes thermiques sont très
faibles sous ces latitudes : -19°c la nuit pour -13°c au soleil en mi-journée.
Notre deuxième nuit sous tente nous assène un redoutable -29°c
qui m’oblige à dormir avec les gants, et avec le masque néoprène
sur le nez afin de respirer de l’air tiède. La condensation forme
sur les parois de la tente de belles paillettes de givre, qui tombent dés
que l’on effleure la toile, mouillent les duvets, les vestes. Le soulagement
est dans la marche. Après quelques minutes d’échauffement
à tirer des pulkas de 35 kg, le corps se dénoue et le sang bouillant
se répand dans le corps comme l’eau d’une chaudière
dans des radiateurs. Le bien être est dans l’action ! Les premiers
jours, nous couvrons des étapes de 25 km pour faire durer le plaisir.
Cependant, gare aux abus, car toute transpiration excessive se paye dès
l’arrêt. Il faut en effet plusieurs heures pour sécher, sur
la peau, des vêtements humides. Après quelques jours d’acclimatation,
nous finirons par mieux supporter le froid, par mieux l’accepter, et nous
apprendrons à savourer le moindre répit : s’allonger sur
la pulka au soleil de midi quand il n’y a pas de vent, serrer entre ses
mains sa tasse de soupe sous la tente mess, effleurer les flammes des réchauds.
Petits bonheurs qui nous permettent enfin d’ouvrir les yeux sur l’exceptionnelle
beauté qui nous entoure.
Grandeur et solitude
Nous ne croiserons personne sur notre parcours. Les skieurs ne sont pas légions
au Spitzberg où la motoneige est reine pour parcourir l’île.
Nous évoluons dans un secteur protégé par une loi interdisant
tout engin motorisé. L’itinéraire nous conduit vers la côte
est. Il suit de vastes vallées creusées jadis par les glaciers,
bordés de chaînons montagneux aux courbes régulières
qui semblent se répéter à l’infini, comme d’immenses
cordons de dunes dans un désert blanc. La végétation est
minimale. Ca et là, sur de rares îlots rocheux, apparaissent quelques
lichens. Des rennes au pelage blanc, épais, arpentent les croupes ventées
et dénudées, à la recherche de quelques brins d’herbe.
Des traces de renards témoignent d’une vie improbable. En dehors
des grandes vallées principales, l’île est couverte d’immenses
calottes de glaces qui s’écoulent parfois jusqu’à
la mer. Leur faible déclivité assure un cheminement aisé.
Les crevasses sont rarissimes, parfois on distingue la trace d’un moulin,
creusé durant l’été par les eaux de surfaces qui
s’engouffrent dans un trou. Les cols glaciaires sont des plateaux géants,
vierges de toute trace, d’où émergent de blanches pyramides
ourlées de corniches. Dès le 25 avril le soleil ne se couche plus,
il court sur les crêtes, s’abaisse jusqu’au nord géographique,
puis remonte doucement. L’espace est baigné de lumière d’une
douceur merveilleuse, les nuances de couleurs sont indicibles, et l’on
se surprend à rester dehors jusqu’à minuit, par –
20°c, fasciné par la magie des montagnes polaires.
Equipe
La vie de tous les jours est un travail d’équipe où chacun
doit s’activer : dès l’arrivée au camp il faut monter
sa tente couchage, puis creuser la neige avec la scie et les pelles afin de
confectionner une table et des bancs, dresser la tente mess par-dessus, et consolider
le tout avec de gros blocs. Puis viens le rituel de l’eau : faire le plein
d’essence, allumer les trois réchauds, débiter des petits
cubes de neige et les chauffer jusqu’à ébullition pour remplir
quinze thermos. Boire et manger quand tout est chaud, puis préparer à
nouveau de l’eau. Murer l’entrée de la tente mess avant de
se coucher, regrouper les skis et les pulkas afin de ne pas les perdre en cas
de tempête nocturne, et enfin se glisser dans le duvet. Au matin, ouvrir
la tente mess et refaire fondre des petits cubes pour le petit déjeuner,
remplir de nouveau les thermos pour la journée, démonter le camp,
charger les pulkas, calculer un cap, et en avant ! En restant groupés.
La banquise et les Ours
Hormis le froid permanent, deux problématiques se posent quand on découvre
pour la première fois le Spitzberg : la banquise et les ours. La première
peut se disloquer, les seconds peuvent vous dévorer tout cru. La banquise
est solide lorsqu’elle est sèche. Si la neige est imbibée
d’eau de mer, c’est mauvais signe. La première fois que l’on
pose les skis sur la mince couche de glace qui flotte sur l’océan
gelée, on a un pincement au cœur. Très vite, on s’habitue
et l’on s’aventure au milieu de baies de douze km de large sans
trop frémir. Il faut néanmoins rester vigilant en cas de tempête,
car une forte houle peut briser la membrane et vous laisser naviguer sur un
glaçon au milieu de l’océan, en compagnie des phoques…
et des ours. Il y a 5 000 ours polaires dans l’archipel du Svalbard, il
faut donc s’attendre à une rencontre. Nous croisons des traces
dès que nous rejoignons la côte est. Jusque là, le fusil
m’avait paru folklorique, et je ne savais même pas charger une balle.
Au camp suivant je m’entraîne pendant une heure au maniement de
l’arme, jusqu'à réussir à tirer plus vite que mon
ombre. Le pistolet d’alarme ne quitte plus le haut de mon sac, les jumelles
sont autour du cou, et les camps sont montés dans le respect des consignes
de sécurité. La nourriture et la tente mess sont placés
à plus 50 m des tentes couchages, ces dernières sont bien groupées,
et entourés d’un parc « anti-ours » : un fil de pêche
tenant en équilibre un interrupteur relié à un petit haut
parleur que je place dans ma tente, près de mes oreilles. Si un ours
se prend les pattes dans le fil, la sonnerie me réveille en sursaut :
« Pierre, il y a un ours à 3 mètres ! Fais quelque chose,
vite ! ». Là, je suis censé m’extirper de mon sac
de couchage, me saisir du pistolet d’alarme chargé et rangé
à porté de main, ouvrir une porte de la tente et tirer en l’air.
Avec l’espoir que le bruit et l’effet de surprise fassent reculer
le grand carnivore, le temps que je me saisisse du fusil et sorte de la tente
avec une détermination sans faille... Un scénario rarissime que
je ne souhaite de vivre à personne. Angoissant ? En réalité,
beaucoup moins qu’on le ne pense. On s’endort facilement en pensant
aux statistiques qui ne révèlent que très peu d’accidents.
Quand on est plongé depuis plusieurs jours dans cette nature grandiose,
quand on s’est acclimaté au froid, quand on a pris la mesure des
montagnes arctiques, quand on s’est familiarisé avec la banquise,
avec les glaciers, avec le jour permanent, quand l’équipe est bien
soudée, quand les gestes sont rodés, la technique éprouvée,
quand on se sent autonome et à son aise dans cet univers pourtant inhumain,
la confiance en soi se trouve grandie. Et l’on pense à l’ours
non plus comme à un adversaire mortel et tout puissant, mais comme à
un voisin qui partage le même territoire. On le respecte, on le craint,
mais il nous craint également. Il peut nous tuer mais nous aussi. J’ai
deux balles pour toi mon nounours, ne m’oblige pas à m’en
servir !
Nous ne le verrons pas. Spitz, la peluche, ne trouvera pas sa mère
adoptive. Nous quitterons la côte est en scrutant la banquise aux jumelles
pendant des heures, en vain, avant de franchir une nouvelle calotte glaciaire
pour rejoindre la grande vallée de Sassendalen où nous avons rendez
vous avec la chenillette. Dernier camp près d’un lac gelé
en aval d’un puissant front glaciaire. Nous jouons comme des enfants sur
la patinoire géante, émerveillés par le miroitement des
sommets embrasés par un coucher de soleil sans fin. Dernier spectacle
somptueux, en bouquet final d’une expérience polaire vécue
dans le plus bel esprit de communion avec la nature, et avec soi même.
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