En
direct d’Uummannaq au Groenland avec Jean-Michel Huctin
A
la mi-mars, lorsque je suis arrivé en hélico à Uummannaq,
une petit île au milieu d'une des plus belles baies de la côte
ouest du Groenland, j'ai constaté que son grand désert de
glace était, cette année encore, en piteux état.
Ici, à près de 600 km au nord du Cercle Arctique, la banquise
considérée comme la plus solide du pays (c'est le seul endroit
où l'on y circule en taxi !) était brisée à
de nombreux endroits et même absente de la plus grande partie de
la baie. Pire qu'en 2003 où elle s'est formée avec trois
mois de retard sur une petite surface seulement mais moins catastrophique
qu'en 2005 où – une première en cinquante ans –
la mer n'a même pas gelé... Malgré les températures
qui, depuis quinze jours, font d'un jour à l'autre du yo-yo entre
-22 et... +3, cette banquise accidentée a fini par se consolider
au sud de l'île, rendant enfin possible la sortie des traîneaux.
Mais les difficultés de déplacement limitent les possibilités
de partir à la pêche ou à la chasse.
Depuis 10 ans, je partage la vie de cette communauté inuit dont
je parle la langue, le "kalaallisut". J'y ai vécu quatre
ans de manière presque permanente mais maintenant j'y séjourne
"seulement" plusieurs mois chaque année. Ici, tout le
monde ou presque m'appelle "Jens Mikaali" et je suis fier d'être
considéré (même si c'est évidemment très
exagéré) comme le "Franskeq-Kalaaleq" : à
moitié Français et à moitié Groenlandais.
Cette immersion profonde et prolongée comme la confiance et l'amitié
de mes nombreux amis d'Uummannaq me permettent d'observer de l'intérieur
cette société inuit en transition vers le monde moderne
et aussi fragile que sa banquise. Je recueille ainsi de précieuses
informations qui me servent à témoigner par des articles,
des films documentaires, par mes photos, dans un livre qui s'écrit
doucement et, depuis peu, en commencant une thèse d’anthropologie...
Comme les 1300 habitants de l'île, je me réveille le matin
au chant-hurlement des chiens de traîneau, de ceux – restés
nombreux – qui sont toujours enchaînés autour des maisons
puisqu'il n'y a pas de place pour eux sur la banquise. Si certains chasseurs-pêcheurs
ont réduit leur meute en abattant les bêtes qu'ils ne peuvent
plus nourrir, ils restent très attachés à ce moyen
de transport traditionnel toujours mieux adapté aux paysages arctiques
que la bruyante motoneige.
Je travaille tous les jours avec les éducateurs du Foyer d'enfants
d'Uummannaq qui aident de jeunes Inuit, séparés de leur
famille pour cause de négligence ou de maltraitance, à se
reconstruire. Pour la première fois en 12 ans, le Foyer n'a pas
organisé sa grande expédition en traîneaux à
chiens, pourtant l'une de ses grandes activités éducatives
annuelles. Des voyages vers l'un des seuls petits villages accessible
et un camp dans les environs sont seulement prévus. Le Foyer soutient
aussi un petit groupe de chasseurs, dirigé mon ami Uuli Joorut,
qui est parti pour la première fois sur la calotte glaciaire dans
l'espoir d'ouvrir une piste entre Uummannaq et Ilulissat, la "grande"
ville de l'autre côté de la péninsule de Nuussuaq.
Ces problèmes climatiques ajoutent une difficulté supplémentaire
à la vie au Nord-Ouest du Groenland. Le bruit court que les autorités
autochtones veulent progressivement y fermer les villes et villages en
concentrant la population plus au sud. Dans deux ans, il n'y aurait plus
de médecins permanents à l'hôpital d'Uummannaq. Au
magasin, de plus en plus mal approvisionné en marchandises importées
(pas seulement à cause de l'hiver), la banane est à 0.70
€ pièce mais il est plus facile d'en manger que de trouver
du phoque. De nombreuses maisons ont leurs fenêtres condamnées
par de lugubres plaques peintes en noir, révélant que, depuis
quelques années, plusieurs centaines d'habitants ont quitté
l'île pour la capitale au Sud du pays. Comment vivre ici quand on
ne veut pas devenir chasseur-pêcheur et qu'on ne trouve pas d'autre
travail ? C'est le dilemne des jeunes Inuit qui – air connu dans
tout l'Arctique – ont un pied dans deux mondes opposés qu'on
a cru longtemps ici conciliables... Faut-il alors déménager
dans le Sud plus moderne et plus urbain ? Ce n'est évidemment pas
possible pour tout le monde. Et puis, que va devenir ce qui reste de la
culture inuit ? Bien que les Groenlandais aient traditionnellement peu
l'habitude de se projeter dans l'avenir, c'est une question que se posent
maintenant beaucoup d'habitants d'Uummannaq.
Si l'année est polaire pour de nombreux scientifiques dans le monde
entier, elle l'est de moins en moins pour les Inuit du Nord-Ouest du Groenland...
Pour me contacter : jmhuctin@gngl.com

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