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En
Sibérie chez les Evenks.
Visiter la Sibérie, pourquoi pas ! Mais pas n’importe
quand.
En Sibérie, on ne peut y aller qu’en été,
lorsqu’il fait trop chaud et que les moustiques vous pourrissent
la vie, ou en plein hiver, alors que la simple évocation des
températures, dans les livres ou au cinéma, vous glace.
Au printemps et à l’automne, trop facile, trop banal,
sans intérêt.
Les moustiques, j’avais déjà donné, je
n’avais donc plus qu’à affronter l’hiver.
Je décidai de partir le 10 janvier pour quinze jours de ski
en pays Evenk. Et oui, je n’étais pas le seul, 4 autres
français était près à en découdre
avec le froid sibérien !
Et pourquoi chez les Evenk, me direz-vous ? Peut-être parce
que j’ignorais tout d’eux… Ma première tâche
fut donc de glaner quelques renseignements, qu’il n’est
pas inutile de rapporter ici.
Les Evenks :
Ils font partie d’un groupe de peuples de type mongoloïde,
les Toungouses, ou Toungouzes (Tungus), qui occupaient au XVIIe siècle
la plus grande partie de la Sibérie orientale, de l’Extrême-Orient
russe et de la Mandchourie. Ils vivent au nord du lac Baïkal,
où les activités traditionnelles dominantes sont l’élevage
du renne, la pêche et la chasse aux zibelines.
Des températures extrêmes :
Quatre-vingt-dix pour cent des personnes à qui j’annonçais
mon départ, me prenaient pour un fou. Comment pouvait-on aller
pour le plaisir se perdre en Sibérie en plein hiver ? La seule
chose qui préoccupait tous ces braves gens était la
température : « mais quelle température allait-il
bien faire » ?
Hé bien ! Je peux maintenant leur répondre. Nous avons
eu -47 °C, et au village, à quelques kilomètres
de notre camp, le thermomètre est descendu jusqu’à
-51 °C. Joli record dont nous sommes très fiers. Ces températures
extrêmes sont, tout compte fait, très facilement supportables
si on est bien couvert. En gros, il suffit de superposer les couches
de vêtements et ne pas laisser le moindre bout de peau à
l’air libre. De plus, nous dormions en cabane chauffée.
Ces températures sont des minimas enregistrés au plus
froid de la nuit et en aucun cas ne constituent une moyenne, ce qui
change tout !
La journée la plus froide fut une splendide journée
où j’ai pris conscience qu’il faisait -35°C
lorsque mes paupières ont commencé à rester collées
en fermant les yeux. Mes cils et mes sourcils étaient tout
blancs de givre. L’air qu’on expire chargé d’humidité
gèle très rapidement à -35°C. A ces températures,
c’est le matériel qui souffre le plus ; surtout le nôtre,
qui n’est pas habitué à de tels extrêmes.
Les tissus des sacs de voyages deviennent durs et cassants. Les plastiques
cassent au moindre choc. Les moteurs des motos neige doivent être
réchauffés à grands coups de chalumeau.
Premier dépaysement :
Mais avant d’en être à faire nos traces à
travers la taïga sous un beau ciel bleu par -35°C, nous avons
dû patienter et faire :
- un jour d’avion sans grand intérêt,
- + une journée culturelle, au demeurant fort agréable,
à visiter Irkoutsk sous la conduite d’une charmante et
très compétente guide francophone,
- + 36 heures de train sur la branche nord du transsibérien
appelé BAM (Baïkal Amour Magistral) entre Irkoutsk et
Severobaïkalsk (1200 km).
C’est dans ce train qu’a véritablement commencé
notre dépaysement : nous abandonnons la ville moderne fortement
occidentalisée, pour une traversée sans fin d’une
taïga enneigée, entrecoupée de villages, composés
de maisons en bois, non touchés par le monde moderne.
A Severobaïkalsk : terminus, tout le monde descend ! On reprend
rapidement un nouveau moyen de locomotion : un 4x4 qui nous emmènera
à Kholodnaïa : dernier rendez-vous avec la civilisation.
C’est la petite ville où habite la famille Evenk qui
nous accueille et qui nous accompagnera sur son territoire de chasse.
La
gastronomie locale :
Nous sommes invités à goûter à la traditionnelle
soupe de viande de rennes. Cela ressemble terriblement à notre
pot au feu et ne mérite franchement pas le déplacement.
Par contre, les Evenk nous prépareront un ragout avec le foie
et le cœur d’un renne dont on venait de voir l’abattage
: génial, succulent, trois étoiles au Michelin !
Suite du périple :
Nous en profitons pour nous changer au chaud et pour abandonner les
affaires inutiles pour le raid en montagne que nous allons accomplir.
En début d’après-midi, nous reprenons le 4x4 pour
monter sur les plateaux (1200 m) et rejoindre par la même occasion
Piereval, point de départ du raid. Soixante kilomètres
de pistes enneigées, entrecoupés d’arrêts
pour honorer les divinités chamaniques. Les rites sont simples
: après une offrande d’un peu de vodka et parfois d’une
cigarette, les Evenks boivent un coup en grignotant un petit quelque
chose et les fumeurs fument une cigarette. Bien que les arbres soient
couverts de petits drapeaux à prières, je ne suis pas
certain que les arrêts soient aussi bien respectés quand
les touristes ne sont pas là. Le 4x4 nous abandonne au pied
de la dernière difficulté, une pente pas très
raide, mais glissante pour les roues de notre 4x4, car recouverte
d’une poudreuse à faire rêver n’importe quel
skieur de station.
La neige tombe en tout petits flocons très froids, et comme
la température ne varie pas, la transformation (alternance
gel/dégel) qui s’effectue sous nos latitudes ne se réalise
pas ici. Résultat : le sol est couvert de mètres de
poudreuse. Toute velléité de sortir des traces transformerait
la balade en aventure rapidement pénible.
Deuxième dépaysement :
A Piereval, ancien village de géologues, abandonné en
même temps que le communisme, nous envahissons une des deux
dernières maisons occupées. L’une est habitée
par un Russe, Boris, qui a choisi de rester, malgré tout, et
l’autre par des Evenks qui sont retournés sur leur terre.
C’est le deuxième choc : nous abandonnons la civilisation
du « trop » pour passer dans celle de la survie. Pas d’électricité,
pas d’eau courante, pas de confort, rien que de l’indispensable.
Et encore, beaucoup de ces objets indispensables sont vieux, usés
voire cassés.
Les skis Evenks :
Le lendemain matin nous chaussons les skis. Une petite description
des skis n’est pas inutile. Les skis Evenk sont en bois, très
larges, 25 cm environ, et les fixations rudimentaires. Dans mon cas,
ce n’était qu’un bout de ficelle. Mais le terrain
peu accidenté se prête bien à ce matériel
sommaire. Si les skis Evenk ressemblent plus à des raquettes
dont on aurait oublié de limiter la longueur, c’est bien
évidemment à cause de cette poudreuse qui recouvre tout
et dans laquelle on s’enfonce sans fin. Les trappeurs locaux
qui utilisent les mêmes skis pour leurs chasses rajoutent sous
leurs skis des peaux (de cheval si j’ai bien compris).
Nos bagages seront transportés pendant tout le raid par des
« motos-neige », nous libérant ainsi de tous efforts
et contraintes. On a juste à marcher, l’appareil photo
à portée de main prêt à immortaliser la
taïga qui nous entoure et dont j’ai tant rêvé
! Nous ferons 100 km environ, en 8 étapes. L’objectif
n’est pas de faire un exploit sportif, mais de découvrir
une région, ses rennes et ses habitants. Le contact avec les
Evenks aurait été très limité sans notre
guide russe, Alexis. Il les connait bien puisqu’il les fréquente
depuis de nombreux voyages et nous assure une traduction en français
parfaite.
Les cabanes de trappeurs : (zimavio)
Les cabanes de trappeurs dans lesquelles nous allons dormir sont les
bienvenues. Planter une tente, comme j’en ai l’habitude,
aurait été pénible dans un mètre de poudreuse,
sans parler du froid, des fringues et des chaussures mouillées
qui n’auraient jamais séché. Ces cabanes sont
en général petites et basses de plafond pour limiter
au maximum le volume à chauffer. Les murs sont faits de troncs
d’arbres et leur étanchéité est assurée
par de la mousse. Ce système rudimentaire est très efficace
et nous crevions très rapidement de chaud, alors que les températures
extérieures étaient abyssales ! Les journées
relativement courtes à cette période de l’année
nous ont permis de passer de longues soirées à jouer
aux cartes en bavardant. Une façon conviviale de profiter pleinement
de ce confort.
Les rennes :
En Sibérie, il y a encore pas mal d’animaux : ours, zibelines,
chevrotain porte-musc…, mais les seuls que nous avons pu voir
sont les rennes à demi-sauvages élevés par nos
amis Evenks sur leur territoire de chasse. Ils ne s’éloignent
jamais beaucoup de l’homme grâce au sel qui leur est fourni
une fois par semaine ou, en été, par la fumée
des feux qui les protègent des piqures de moustiques.
La
pêche sur un lac gelé :
Nous nous sommes offerts une journée de pêche : tranquille
me direz-vous ! Eh bien, pas tant que cela. Il nous a fallu marcher
8 kms et percer la glace avec une vrille sur près d’un
mètre avant de trouver l’eau libre, et quelle vrille
! Elle ne fonctionnait bien qu’entre les mains des Evenks ou
des Russes ; et pour cause, il fallait tourner dans le sens contraire
des aiguilles d’une montre. Nous sommes restés à
l’ombre, les fesses au frais sur la glace, sans bouger, à
attendre le bon vouloir des poissons « Davatchans ». Je
n’en ai pas attrapé un seul, et sur les 20 péchés,
notre Evenk en avait plus de la moitié à son palmarès.
Le bain (Bagna) :
On m’a souvent demandé comment je faisais pour me laver
durant les raids que j’ai l’habitude de faire. La réponse
est en général très simple : je ne me lave pas
! Ce qui fait frémir d’horreur les interlocuteurs. Eh
bien cette fois-ci, je me suis lavé. Car les Evenks ont construits
de petites cabanes en bois, surchauffées, qui font office de
salle de bain, véritable sauna. Même si cela est agréable,
l’opération n’est pas simple : retirer ou remettre
ses affaires lorsqu’on est couvert de transpiration n’est
pas une sinécure. Du coup, j’ai choisi de traverser l’espace
découvert séparant la cabane de la salle de bain en
slip.
Retour à la civilisation :
Après 8 jours de raid, retour à Piereval où nous
retrouvons Boris dans sa maison coupée du monde civilisé
: pas de téléphone, pas de télévision,
juste une radio avec des piles. Je lui laisse mes antalgiques au cas
où…Demain, nous retrouverons le confort et le superflu
auquel on s’habitue si bien.
JpF
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