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Les Ribault chez les ours
Le choix de la destination :
Après l’Islande, le Maroc et la Norvège, mon père, mon frère Jean-Philippe et moi, avions projeté de refaire un voyage pendant le mois de juillet 1997. Une fois de plus, c’est vers le Grand Nord que nous avions décidé de partir en randonnée. Notre objectif, cette fois ci, était d’aller observer des ours.
Mais le Grand Nord, territoire des ours, est immense. Au départ nous étions attirés par le Groenland. Mais, en plus du prix d’avion très élevé, il aurait été difficile de se déplacer à pied du fait des nombreux glaciers provenant de l’inlandsis.
La Sibérie Extrême Orientale faisait également partie de nos projets. Malheureusement, l’agence Grand Nord Grand Large nous a expliqué qu’il était interdit de randonner seul sur le territoire russe (il fallait obligatoirement partir en voyage organisé).
Ils nous ont donc conseillé le Spitzberg, petite île norvégienne qui a comme premier avantage d’être le lieu le plus au nord affrété par des avions de tourisme. Selon eux, il y avait là-bas des possibilités de croiser l’ours blanc, seigneur du Grand Nord. De plus, il était possible d’effectuer des randonnées de plusieurs semaines.
C’est donc un peu contraints et forcés que nous avons décidé de partir au Spitzberg. Mais nous ne le regretterons pas.
La préparation du voyage :
Nous avons tout d’abord lu le manuel sur le Spitzberg édité par Grand Nord Grand large, qui est le spécialiste de cette destination. Suite à cette lecture très complète, nous avons décidé de relier la côte ouest du Spitzberg (mer du Groenland), à la baie d’Agardhbukta sur la côte est (mer de Barentz).
Grâce à des courants marins provenant du nord, l’Est de l’île est plus froid que l’Ouest, qui est au contraire « réchauffé » par la fin du Gulf Stream. Ainsi ; dans la baie d’Agardhbukta (région froide), nous avions quelques chances d’observer l’ours blanc.
Nous avons donc acheté des cartes au Vieux Campeur ; nous les avons affichées et nous avons effectué le tracé. Nous avons alors estimé à 300 km notre randonnée. La carte nous a appris qu’il y avait deux glaciers à franchir ainsi que d’innombrables guets. Bien sûr, nous savions qu’il n’y aurait aucun chemin. De plus, en été, nous étions sûr de marcher sur un sol dégelé sur seulement 30 cm, boueux, recouvert de mousses gorgées d’eau.
Nous avons décidé d’emporter chacun une paire de cuissardes car cela semblait indispensable, d’autant plus que nous partions tôt dans la saison, au début du mois de juillet. A cette époque la fonte des neiges n’étant pas terminée, nous savions que nous aurions beaucoup d’eau pour freiner notre progression.
Afin d’obtenir l’autorisation de nous déplacer dans les zones à risques (zones où l’ours polaire est présent) nous avons dû louer une balise SARSAT, ainsi qu’un fusil de gros calibre (7-62). Ces locations ont été effectuées auprès de l’agence Grand Nord Grand Large qui aide les groupes indépendants à mettre en place la logistique en plus de la billetterie d’avion.
Nous avons pris également une assurance spéciale auprès du Vieux Campeur. En effet, cette randonnée était plutôt un véritable trekking, et il fallait s’assurer pour payer les éventuels frais d’hélicoptère en cas d’accident….Enfin, nous avons écrit au gouverneur du Spitzberg pour lui faire part de notre projet. Il nous a répondu favorablement compte tenu des garanties apportées au niveau de la sécurité.
Pour partir 3 semaines en totale autonomie, il nous fallait apporter depuis la France, un maximum de nourriture, car au Spitzberg on ne trouve pas de tout. Nous avons donc acheté les aliments à la fois les plus caloriques, les plus facilement transportables et bon marché (pâtes, riz, purée, lentilles, chocolat, muesli, lait en poudre, fruits secs, barres céréalières, soupes,…, et un jambon de pays). Il nous fallait également une bonne tente, des habits performants (parkas, fourrures polaires, etc ), des sacs de couchages chauds, un réchaud à essence, une pharmacie, des crampons, une corde de randonnée pour les glaciers, des fusées de détresse, des pétards, etc.
Heureusement, nous avions déjà la plupart du matériel car nous étions tous les trois partis en Islande auparavant. Enfin le jour du départ arriva.
Le départ et l’arrivée au Spitzberg :
Le 10 juillet 1997, nous nous sommes rendus à l’aéroport Roissy Charles de Gaulle pour embarquer à bord d’un avion à destination d’Oslo. Lors de l’enregistrement des sacs, celui de mon père a été ôté du tapis roulant où se trouvaient les autres bagages. Sur le coup, cela ne nous a pas inquiété.
Le vol Paris Oslo s’est bien déroulé, nous avons mangé une première fois lors de ce vol. Durant l’escale, nous avons récupéré nos sacs afin de les faire suivre sur le vol suivant, Oslo Tromso, en Laponie norvégienne. Seulement voilà, le sac de mon père était manquant. Nous l’avons signalé. Nous avons appris qu’il était resté bloqué en France et qu’il nous rejoindrait par le vol suivant. Alors, comme il nous restait 2 à 3 heures avant le prochain décollage, nous sommes allés nous distraire au bord de la Mer du Nord, où très vite nous avons repéré des oies sauvages, des sternes, des canards, etc.
Plus tard, nous avons pris notre deuxième avion, avec là aussi un repas durant lequel nous avons pu récupérer un peu de cognac. Nous savions qu’il nous réchaufferait durant notre périple.
A Tromso, l’escale a été de courte durée, juste le temps de se rendre compte que le froid était beaucoup plus présent. D’ailleurs, il y avait déjà moins d’arbres à cette latitude. Nous sommes montés à bord de notre troisième et dernier avion dans lequel nous avons pris une petite collation.
Le 11 juillet à 3 heures du matin nous avons atterri à l’aéroport de Longyearbyen, principale ville du Spitzberg. Bien sûr, il ne faisait pas nuit car nous étions à 78°13’N, bien au-dessus du cercle polaire arctique.
Dans la zone de transit, nous avons pu admirer un ours polaire mâle naturalisé.
Malgré sa taille imposante, nous avions hâte de partir à leur rencontre, mais…le sac égaré à Paris ne nous avait pas rejoint. Nous l’avons signalé au bureau de notre agence. A la sortie de l’aéroport, une pancarte indiquait la distance des principales destinations du monde. Nous étions alors à 1306 km du pôle nord géographique. Il faisait froid, pas plus de 2 à 3°C sous abris, et mon père se retrouvait sans sac de couchage, ni habits, ni réchaud. Heureusement il avait eu la bonne idée de garder sa tente comme bagage à main. L’hôtesse de l’agence, constatant notre embarras, nous a prêté son sac de couchage personnel. Elle nous a donné aussi une trousse de toilette et 700 francs pour nous dédommager. Nous avons donc pu dormir tous les trois ensemble au terrain de camping le plus septentrional du monde, situé à proximité de l’aéroport.
Le lendemain, nous sommes allés à Longyearbyen pour remplir au bureau du gouverneur de l’île, un formulaire signalant notre départ pour la baie d’Agardhbukta. Nous avons du nous déchausser lors de notre entrée dans le bureau, car il s’agit là d’une coutume lorsque l’on pénètre chez des gens. Avec la balise SARSAT, un fusil et surtout une assurance spéciale du Vieux Campeur, l’autorisation nous a été accordée. Nous étions donc prêts à partir mais il nous manquait toujours un sac. Alors, nous sommes rentrés au camping situé à 8 km de la ville.
Le lendemain, nous avons plié le campement et nous sommes partis pour la ville. Nous nous sommes promenés à Longyearbyen,et nous avons pris le fusil que nous avions loué depuis la France. Il s’agissait d’un fusil de guerre, très lourd et donc pas très adapté à la randonnée. Puis, nous avons fait quelques courses, afin de ne pas trop entamer nos réserves. Nous avons traversé la ville puis continué la route jusqu’à l’université de l’Alaska, où nous avons décidé de monter le campement. Ainsi, nous avions « rattrapé » notre retard d’une quinzaine de kilomètres en partant du camping. A l’abri le long de la route, un eider couvait ses œufs.
Ce soir là, nous avons bu du champagne (bien frais) pour fêter la saint Olivier car nous étions le 12 juillet. Le lendemain, lorsque l’avion a atterri le sac de mon père n’était toujours pas au rendez-vous. Cependant, on nous a expliqué qu’il avait été retrouvé et qu’il serait enfin là le jour suivant dans le prochain avion. Nous avons ensuite visité le musée de Longyearbyen, ce que nous pensions faire au retour. Par précaution, tous les autochtones se promenaient armés mais on nous a fait comprendre qu’en ville il était obligatoire d’ôter la culasse afin d’éviter tout risque d’accident. Au musée, nous avons pu admirer la faune de Spitzberg (ours, morse, bœuf musqué, renne, renard polaire, phoque et différents oiseaux) et surtout tout ce qui se rapportait à l’exploitation du charbon et de la chasse (dont une cabane de trappeur).
Le lendemain, Jean-Philippe et moi sommes partis en ville pour tenter de louer des vélos et ainsi récupérer plus rapidement le sac de mon père à l’aéroport. Malheureusement, il n’en restait plus. Alors, nous avons décidé de prendre un taxi afin d’économiser du temps et seize kilomètres supplémentaires de marche. Le sac était enfin là et Jean-Philippe a rendu le sac de couchage que l’on nous avait prêté. Sur le bagage de mon père, il y avait un autocollant marqué « sécurité ». Il y avait eu un contrôle à Roissy à cause de la présence du piolet, car évidemment, emporter un piolet au Spitzberg ! Ces gens incompétents, travaillant pour la sécurité, nous auront envoyés dans un pays froid sans matériel, nous mettant ainsi en danger. Le taxi nous a déposés devant le bureau du gouverneur. Nous avons marché jusqu’au campement que mon père avait plié. Nous avons alors décidé de partir, nous étions le 14 juillet.
Le 14 juillet :
A la sortie de la ville, on pouvait observer ce curieux panneau. Des lors, il fallait être sur nos gardes. Durant les premiers kilomètres, nous avons suivi la route. Nous étions très chargés (pas loin de 120 kg à 3). Au bout du sentier, nous étions forcés de continuer à travers la toundra sans le moindre chemin. Il n’y avait pas un kilomètre sans gués à traverser et très vite nous avons décidé de garder nos cuissardes en permanence, afin d’éviter les pertes de temps. De plus, elles nous tenaient les jambes au chaud en coupant le vent. Malheureusement, elles ne nous ont pas tenus longtemps au sec ! En effet, celles de Jean-Philippe se sont percées dès ce premier jour et les miennes peu de temps après.
Vers 2 heures du matin, nous avons monté le campement à proximité d’un groupe de rennes. Nous avons effectué une garde (par précaution) chacun notre tour, pour deux raisons. Tout d’abord, nous pensions avoir vu des traces d’ours à la fin de la route près de poubelles. Mais il fallait également surveiller la nourriture et le matériel à cause des renards, véritable chapardeur.
Le 15 juillet :
Ce jour là, le temps a changé. Il a plu et il y avait du vent. Nous marchions avec les capes mais avec notre énorme chargement cela n’était pas évident ( sac dorsal, ventral, voire à la main). J’ai commencé à ressentir des douleurs dans le genou. J’ai donc du me faire un bandage afin de continuer à marcher. La douleur a été présente deux jours. Le sol était souvent gorgé d’eau et nous nous enfoncions régulièrement dans la boue. Il fallait alors courir afin de vite sortir de la zone boueuse. Ce jour-là, Jean-Philippe et mon père sont même restés bloqués. Ils s’étaient trop enfoncés pour ressortir. Ils ont du déposer leurs paquetages sur le sol boueux. Même sans les sacs, ils ont mis plusieurs minutes pour se sortir du pétrin car les cuissardes ne venaient pas et plus ils bougeaient plus ils s’enfonçaient. Les gués difficiles à passer nous obligeaient à faire des détours. Mon père est tombé dans l’un d’eux. Nous avons monté le campement et mangé des lentilles natures, ce qui n’était vraiment pas fameux. Quelle journée ! Avant de dormir, Jean-Philippe a nettoyé le fusil qui s’était enrayé à cause de l’eau et de la boue, exercice difficile à effectuer sans matériel, ni huile (qu’on ne nous a pas fourni avec le fusil). Nous nous sommes couchés tellement épuisés que nous n’avons pas monté de garde. Pendant cette « nuit », nos vêtements humides n’ont même pas eu le temps de sécher.
Le 16 juillet :
Après une bonne nuit de sommeil, nous avons attaqué le passage le plus périlleux de notre trekking : le franchissement de la rivière Adventelva. Jean-Philippe et moi sommes partis en éclaireurs, sans les sacs, afin de trouver les passages à gué les plus faciles. Avec de nombreux détours, la traversée était réalisable mais sur environ deux kilomètres. Nous les avons franchi avec les sacs, en faisant deux passages supplémentaires car certains gués étaient profonds. Alors que nous en terminions avec cette rivière, constituée d’eau glacée issue de la fonte des neiges et d’un glacier, je suis tombé avec mon sac. J’étais trempé ! Pendant que Jean-Philippe et mon père faisaient vite un café bien chaud, j’ai changé mes habits mouillés. Nous avons décidé de rejoindre une cabane (Passyta) située à environ un kilomètre et que nous espérions ouverte. C’était en fait une petite maison avec tout le confort, mais malheureusement elle était fermée. Déçus, nous avons monté la tente. Nous nous sommes couchés pour nous réchauffer car le temps était encore froid, venteux et très humide.
Le 17 juillet :
Ce jour-là le temps était nuageux, mais non pluvieux. Comme en Islande, le plafond nuageux était souvent très bas. Nous avions deux jours de retard du fait de la perte du sac par l’agence SAS. De plus, la progression restait complexe à cause des gués et de la boue. C’est pourquoi, nous avons décidé de ne pas effectuer le grand circuit initialement prévu (un parcours en boucle pour voir un maximum de choses). Il valait mieux faire l’aller retour jusqu’à Agardhbukta, d’autant plus que nous avions prévu de rencontrer encore des difficultés. Avant de repartir, nous avons donc décidé de laisser trois jours de vivres cachés dans le cagibi. Ainsi nos sacs étaient plus légers d’environ 1.5kg chacun. Nous avons progressé plus facilement ce jour là. En effet, nous avons suivi le lit d’une petite rivière, ce qui nous a permis d’éviter la boue. Elle nous a menés à l’immense fjord de Sassendalen où nous avons campé. Nous avons eu la visite de rennes curieux.
Le 18 juillet :
Ce jour là, le temps était ensoleillé et le fjord que nous longions était grandiose. Nous nous rapprochions des glaciers. Nous avons de nouveau traversé en plusieurs fois une nouvelle série de gués très difficiles. Puis, nous sommes montés sur une colline d’où la vue était magnifique, gigantesque, éclairée par le soleil de minuit.
Nous avons continué à marcher sur le flanc du fjord afin d’éviter les zones humides. Ensuite, nous nous sommes dirigés vers un petit glacier qu’il nous fallait franchir Nous avons alors monté le campement car nous préférions attaquer la traversée du glacier en pleine forme. De plus, le temps avait vite changé, il s’était mis à pleuvoir, puis à neiger, et nous étions bien mieux à l’abri.
Les 19 et 20 juillet :
Nous avons dormi 14 heures sous la tente. Lorsque le temps s’est calmé, nous sommes sortis dehors et nous avons constaté que la neige tenait sur les reliefs. Progressivement, en fonction de notre déplacement vers l’est de l’île, l’air devenait de plus en plus froid. Pour nous aider à traverser les gués, nous avions un bâton chacun depuis notre départ. Nous approchions du glacier qui ressemblait à un dôme. Nous avons chaussé les crampons et attaqué l’ascension en plein au milieu, sans chercher à le contourner. Il n’y avait pas de crevasse. De petits filets d’eau ruisselaient en surface. Le vent soufflait très fort, mais nous nous étions heureusement très bien couverts pour franchir notre premier glacier. Les nuages ont été vite balayés pour laisser place au soleil. Au Spitzberg, le temps change vraiment très vite !
Une fois l’épreuve du glacier terminée, plus facilement que prévu (en maximum 2 heures), nous avons fait une pause au bord d’un lac encore gelé. Il y avait de plus en plus de plaques de neige que nous traversions dès que possible. En effet, elles nous permettaient d’éviter la boue, qui était très présente dans ce coin du fait du dégel qui débutait depuis peu. Une semaine plus tôt, nous serions passés sans problème car il y aurait eu de la neige partout. Entre chaque plaque de neige ou grosse pierre, nous nous dépêchions (voire nous courions), afin de ne pas s’enfoncer suffisamment dans le permafrost pour y rester bloqués. Nous avons monté le campement au bord du second glacier qu’il nous fallait franchir. Nous étions déjà le 20 juillet, car comme il faisait jour en permanence, on ne faisait absolument plus attention à l’heure. En fait, on pouvait aussi bien marcher à 2 heures du matin qu’à 14 heures. Ainsi, nous ne nous couchions que lorsque la fatigue se faisait ressentir. Ce second glacier était beaucoup plus imposant que le premier, plus difficile d’accès, et traversé par une énorme crevasse d’une centaine de mètres de large. Les indications de notre carte ne correspondaient plus à la réalité. En effet, le glacier avait reculé et les moraines étaient plus importantes. Avant de dormir, nous sommes donc partis en reconnaissance pour préparer la traversée du « lendemain ».
Le 21 juillet :
Nous avons plié le campement vers quatre ou cinq heures du « matin » . Même s’il faisait jour en permanence, il y avait tout de même de légères fluctuations thermiques de quelques degrés dans une même journée. Nous pensions qu’il valait mieux traverser le glacier au moment le plus froid de la journée (en l’occurrence tôt le matin) car l’eau du à la fonte de la glace était alors moindre. Après avoir trouvé un point d’accès au glacier, nous nous sommes mis en cordée, avec nos crampons. Le dernier tenaient le piolet. Sur les 200 premiers mètres, nous avons transporté les sacs en deux passages car nous étions gênés par de véritables rivières à la surface du glacier. Certaines plongeaient au cœur de ce dernier. C’était assez impressionnant et il fallait rester vigilant. La suite du glacier était sans crevasse, donc très facile. Avant de le terminer, nous désirions boire un apéritif avec de la glace « millénaire » et une eau des plus pures au monde. Mon père avait apporté pour l’occasion une mignonnette de Ricard. Nous avons donc fait une pause. De là, la vue sur la baie d’Agardhbukta était superbe. Comme nous étions en hauteur et qu’il y avait un soleil magnifique, nous pouvions contempler les îles protégées de Barentsiung, sur lesquelles beaucoup d’ourses viennent creuser des tanières pour mettre bas. Nous entendions couler de l’eau mais nous avons pensé qu’elle provenait de l’immense crevasse centrale. Après avoir trinqué à notre victoire (nous avions réussi à rejoindre Agardhbukta où nous pensions voir des ours ; mais, il ne faut jamais vendre la peau de l’ours avant de l’avoir vu !). En effet, nous avons rechargé nos sacs sur nos épaules. Il ne nous restait plus que 300 mètres à parcourir sur ce glacier, lorsque nous nous avons réalisé que l’eau que nous entendions, provenait d’une crevasse située à 50 mètres du lieu de notre halte. Elle mesurait au minimum 5 mètres de large et un torrent très violent coulait 10 mètres plus bas. Nous ne pouvions y croire, nous touchions la baie des yeux mais nous ne pouvions y accéder. Nous avons donc reposé les sacs et nous avons remonté la crevasse en espérant qu’elle se diviserait et que le niveau de l’eau remonterait en surface. Ainsi, nous aurions pu la franchir. Mais nos espoirs étaient vains et nous sommes retournés à nos sacs. Nous étions écœurés, impuissants après les efforts titanesques que nous avions fournis depuis notre arrivée au Svalbard. Nous avons alors essayé de longer la crevasse en aval, mais sans y croire vraiment car elle ne pouvait que s’agrandir. Et pourtant, nous avons trouvé un pont de glace. C’était notre unique façon de la traverser. Etant en cordée depuis le début du glacier, mon père, le plus léger de nous trois, est passé en premier. Nous avions planté le piolet dans la glace afin de l’assurer. Puis, Jean-Philippe a franchi à son tour le pont et s’est amarré de l’autre côté. Ensuite, mon père a fait passer les sacs petit à petit et enfin j’ai pu traverser à mon tour. Nous étions soulagés mais il était hors de question de repasser par là au retour. L’autre versant du glacier était également magnifique. Une rivière jaillissait par une énorme grotte de glace. De l’eau ruisselait un peu partout. Quelques kilomètres plus loin, après avoir franchi les moraines, nous nous sommes arrêtés. J’ai gravi une petite colline, pour voir si l’on pouvait monter le campement au sommet et ainsi avoir un champ de vision en hauteur. Etant dans la baie d’Agardhbukta, il fallait à nouveau monter la garde. Mon père et Jean-Philippe m’ont rejoint, mais personne d’entre nous n’avait apporté le fusil car nous n’étions pas loin des sacs. Et c’est alors que nous avons aperçu un ours. Il marchait droit dans notre direction. Nous avons couru 100 à 200 mètres pour récupérer le fusil. Nous avons remonté les sacs d’une trentaine de mètres sur la colline afin de « dominer » l’ours en le surplombant. Le hasard a fait qu’un ours se sera approché de nous la seule fois où nous avions laissé le fusil (et ce seulement pendant 10 minutes !). L’ours, quant à lui, s’approchait paisiblement, il n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Il était sous le vent et devait être attiré par l’odeur de notre jambon, qu’il avait pu sentir à plusieurs kilomètres. Nous étions un peu paniqués. Bien sûr, nous voulions voir un ours dans cette baie, mais nous ne pensions pas qu’il voudrait s’approcher de nous (sans pour autant nous fuir). Nous étions à Agardhbukta seulement depuis quelques heures et déjà le plus gros carnivore terrestre du monde se dirigeait vers nous .Il s’approchait doucement mais sûrement. Je l’ai rapidement photographié de face.
Mon père a pris le caméscope et Jean-Philippe le fusil. Puis, j’ai posé mon appareil et pris une fusée. Lorsque l’ours était à 50 mètres, nous avons crié, fait du bruit. Mais cela ne l’intimidait guère, il s’approchait toujours. A 25 mètres, j’ai lancé une fusée au-dessus de lui. Il s’est dressé sur ses pattes arrières et l’a regardée passer, visiblement très surpris mais surtout pas effrayé. Notre ours, un jeune mâle adulte d’environ 500 kg, s’est remis sur ses quatre pattes et s’est immobilisé. Il est resté 10 à 15 minutes face à nous, tout en reniflant l’odeur de la nourriture qui se trouvait dans nos sacs. Le vieux fusil (lourd en plus) qu’on nous avait loué, sans matériel d’entretien ni de nettoyage, avait forcément tendance à s’enrayer. Il fallait s’y reprendre à plusieurs fois avant de réarmer. Bien sûr, nous aurions pu tirer un coup de fusil en l’air car nous avions une balle dans la culasse. Probablement que la détonation aurait fait fuir notre ours. Mais si cela n’avait pas été le cas, si au contraire il nous avait attaqués, nous avions peur de ne pas avoir le temps de recharger une nouvelle balle. Jean-Philippe a alors lancé une seconde fusée, d’un tir tendu vers l’ours. Ce dernier a bondi d’un mètre pour l’éviter, puis il s’est immobilisé à nouveau. Ensuite nous avons lancé un pétard. La détonation et l’odeur de la poudre ont fini par faire oublier la faim à notre ours. Alors, il est parti comme il était arrivé, c’est à dire d’un pas nonchalant. L’homme ne lui faisait pas du tout peur, mais par sagesse, il préférait passer son chemin. Nous avons continué à crier afin qu’il continue à marcher, ce qu’il a fait. J’en ai profité pour faire des photos de profil mais il était déjà plus loin.
L’une d’elles, avec mon père et Jean-Philippe et l’ours, est celle qui a été choisie pour la couverture de ce récit d’aventures. Malheureusement, je n’ai pas pensé à le photographier lorsqu’il était à 25 mètres (d’autant plus que j’avais mon doubleur de focale en plus d’un zoom 200mn). La sécurité passant avant tout, nous étions occupés à tenir le fusil, les fusées, les pétards….. Bref, nous étions sur nos gardes. Nous étions fous de joie, un ours s’était approché de nous. Il nous avait défiés afin de tester nos réactions. C’était bien plus que ce que nous espérions, c’est à dire une simple observation de loin. Notre baptême de l’ours était une véritable rencontre, une confrontation. Finalement nous avons monté le campement dans la zone plane de la baie, d’où nous pouvions voir un ours approché à au moins 500 mètres. Au loin, à près de 100 km, on distingait l’île de Barentsoya car le temps était très clair. Jean-Philippe a tiré un coup de fusil pour vérifier son bon fonctionnement. Puis chacun notre tour, nous avons monté la garde. Il faisait très froid cette nuit là, près de 0°C.Mais avec le vent, les pertes thermiques étaient considérablement accentuées. Pour tenir 3 à 4 heures dehors, nous portions une parka, deux fourrures polaires performantes, un ou 2 tee-shirts, une toque, des gants, un pantalon, des grosses chaussettes, et nos cuissardes. Malgré tous ces habits et la fatigue physique de la journée, il fallait marcher (encore !) afin de se réchauffer. Le second tour de garde était particulièrement difficile, car en plus d’un sommeil entrecoupé par 4 heures de surveillance, il fallait chauffer son sac de couchage deux fois.
Le 22 juillet :
Nous avons plié le campement et marché dans la direction de la mer de Barentz. Ce jour là nous nous retournions continuellement comme si nous avions peur d’être suivis. Nous avons vu à deux reprises un ours passer au loin ainsi que de superbes rennes avec des bois gigantesques. Sur le sol, nous avons trouvé des morceaux d’un squelette de baleine avec d’énormes vertèbres. Cependant nous avons peu avancé. En effet, nous avions dû traverser des zones marécageuses en marchant sur des touffes de mousse. Nous avons également fait des détours. Au retours, nous éviterions cette zone. Nous avons monté le campement. Comme à chaque fois, toute la nourriture était disposée à 50 mètres de la tente. Quand nous le pouvions, nous la recouvrions de pierres. Ce soir là, j’ai commencé la garde, des rennes sont passés près de moi comme pour me tenir compagnie. Mais il s’est mis à neiger, alors nous avons monté la garde depuis l’intérieur de la tente. Nous restions allongés et par à un petit trou laissé dans la porte nous pouvions surveiller la nourriture disposée plus loin. En effet, si un ours s’était approché, c’est là qu’il se serait immédiatement dirigé.
Le 23 juillet :
Nous avons terminé les derniers kilomètres qui nous séparaient de la mer. Il faisait beau et sur cette côte la plus froide de l’île, on pouvait admirer le pack (banquise disloquée). Des petits icebergs provenant des glaciers s’étaient échoués sur la plage, ainsi que nombreux troncs d’arbres. Ces derniers avaient été arrachés par les fleuves sibériens et transportés au Spitzberg par les courants marins. Nous avons trouvé une cabane mais elle était fermée. Nous avons enfermé nos sacs dans les toilettes et nous sommes partis nous promener sur le bord de la côte. Mais, nous avons du rapidement rebrousser chemin car nous avions repéré un ours qui se dirigeait droit vers nous. D’un pas rapide, nous sommes revenus à la cabane. Puis nous sommes montés sur le toit de cette dernière et nous avons attendu. L’ours continuait sa progression. A environ 200 mètres, nous avons fait du bruit en tapant sur un objet métallique. Cette fois, l’ours a pris peur puisqu’il est parti en courant se jeter sur le pack. Nous avons longtemps admiré cet ours, faire des bonds sur les plaques de glace qui luisaient au soleil. Il était sale, boueux, c’était un ours blanc bien noir ! (surtout autour d’un de ses yeux) Bien sûr, le spectacle était magnifique. Mais avec du recul, nous regrettons de ne pas l’avoir laissé s’approcher, car perchés sur notre toit, nous ne risquions rien. J’aurai pu lui tirer le portrait en toute sécurité! Mais la « frayeur » du 21 juillet nous avait rendus trop prudents. Plus tard, nous sommes allés nous promener le long de la côte mais cette fois-ci dans la direction opposée. On espérait y voir des phoques ou des morses. Nous avons trouvé une seconde cabane pas très loin de la première. Des relevés météorologiques avaient l’air d’être effectués. Elle était tellement exposée au vent que le toit était fixé au sol par des câbles. Elle était malheureusement fermée, mais par chance le cagibi était resté ouvert. Il y avait à l’intérieur une réserve de bois « sibériens ». Nous étions très contents car pour une fois nous pourrions dormir tranquillement au chaud, sans faire de garde. Après avoir observé et filmé le vol des pétrels fulmars le long des falaises, nous sommes repartis à la première cabane afin de récupérer nos sacs. A notre grande surprise, l’ours était revenu. Il s’était couché sur une plaque de glace en bordure de la plage (pour se refroidir car il avait chaud !). Il se reposait, immobile à 150 mètres de nous. Doucement, sans le réveiller, nous avons pris nos sacs. Nous sommes retournés nous installer à l’autre cabane située à environ 500 mètres. Quelques instants plus tard, voilà notre ours qui passait tranquillement, faisant mine de ne pas nous voir. Puis il s’est couché à 250 mètres de nous. Bref, il nous suivait, tout en gardant ses distances. Manifestement il était curieux. Cependant, il n’a jamais montré de signes d’agressivité, tout comme le premier ours que nous avions rencontré et qui n’était certainement pas le même. Plus tard, nous nous sommes enfermés et avons dormi serrés comme des sardines.
Le 24 juillet :
Ce matin là mon père s’est levé le premier. Il est sorti de son sac de couchage afin de soulager une envie pressante. Il nous a enjambés et a tenté d’ouvrir la porte. Mais il a ressenti une résistance. Il a donc forcé et la porte cette fois s’est ouverte. C’est alors qu’il est tombé nez à nez avec l’ours. Ce dernier devait être devant la porte et en l’ouvrant mon père avait du le bousculer. Leurs regards se sont croisés. L’ours, surpris, a fait demi-tour et est reparti en marchant. Mon père nous a immédiatement appelés afin que nous le filmions. J’ai eu beau sortir rapidement de mon sac il était déjà à 10 mètres quand je l’ai vu. Finalement nous avons eu beaucoup de chance car nous n’étions pas prêts à assumer une éventuelle attaque lors de l’ouverture de la porte. Curieusement, ce sont les deux fois où nous n’avions pas le fusil en main, que les ours nous ont approchés. La baie d’Agardhbukta était vraiment formidable. Non seulement nous y avons vu des ours, mais en plus ils nous ont suivis, cherchant à nous rencontrer et même à se présenter à notre porte. Si nous avions pu y rester deux jours de plus, l’ours aurait bien réussi à se faire inviter ! Ce qui est dommage, c’est que justement nous avions perdu deux jours à attendre le sac égaré à l’aéroport. Malheureusement, nous devions déjà entamer le chemin du retour car il ne fallait pas manquer l’avion. Ce jour là, nous avons marché jusqu’au pied du glacier. Petit à petit, en s’approchant de la fin du mois de juillet, le sol devenait plus praticable en s’égouttant. En effet, il y avait de moins en moins d’eau issue de la fonte des neiges qui se terminait. Nous avons vu un lagopède et ses petits. C’est le seul oiseau qui puisse vivre continuellement sur l’île. Mon père a ramassé un bois de renne pour rapporter un souvenir d’Agardhbukta. Nous avons traversé la rivière qui émergeait du glacier. A minuit le soleil brillait haut dans le ciel et nous nous sommes couchés.
Le 25 juillet :
Nous avons contourné le glacier par le côté opposé à celui de l’aller. En effet, nous ne désirions pas repasser sur le pont de glace qui d’ailleurs s’était peut-être effondré. Nous nous sommes donc rallongés de plusieurs kilomètres avec en prime un terrain beaucoup plus accidenté. Pour traverser les moraines, il y avait de petites côtes terribles pour les jambes. Mais ce versant du glacier était plus sûr. Nous avions bien maigri depuis notre départ. En effet, nous avions chacun environ 2500 calories par jour alors que nous en dépensions au moins 5000 afin de produire nos efforts physiques et pour lutter contre le froid. Nous avions donc puisé dans nos réserves pendant les deux premières semaines et maintenant que nous les avions bien entamées, nous n’avions plus autant d’énergie, d’entrain qu’au départ. Heureusement, au fil des jours les sacs eux aussi perdaient du poids. De toute façon, nous n’aurions pas pu porter plus de nourriture. Lorsque l’on part en trekking avec 2500 calories par jour, c’est déjà très correct. Après tout, la faim fait partie du quotidien des aventuriers. La nuit nous rêvions de cassoulet, de couscous, de crêpes… Pendant la journée, il fallait marcher tout en ayant faim, froid et en étant fatigués par déjà deux semaines difficiles. Souvent nous pensions également à un bon lit douillet et à la chaleur du mois de juillet en France. Tous ces inconvénients (qu’on ne rencontre pas dans les voyages organisés) étaient pourtant le prix à payer afin de vivre une véritable aventure, pour approcher des ours par nos propres moyens, pour éprouver les difficultés de la survie dans une région polaire. Nous avons campé au bord du lac, entre les deux glaciers, mais sur l’autre rive. Il y avait déjà moins de glace à la surface et moins de boue sur les berges.
Le 26 juillet :
Nous avons franchi le second et dernier glacier puis nous avons fait une pause au bord d’un petit lac. L’eau y était claire et il faisait beau. Nous en avons profité pour faire une grande toilette. Mais comme l’eau était proche de 0°C, il fallait la faire en 2 fois (le bas, puis le haut du corps) pour ne pas trop se refroidir. Sur une plaque de neige qui pénétrait dans l’eau, nous avons fait une lessive. Le lavage à 0°C c’est possible ! Avec la neige comme support nous pouvions frotter le linge sans le salir. Les vêtements ont vite séché grâce au soleil et surtout au vent qui une constante au Spitzberg. Après cette longue pause, nous sommes repartis. Le sol était beaucoup moins humide qu’à l’aller, c’est à dire seulement une semaine plus tôt, et parfois à un tel point que certaines rivières avaient disparu. Nous avons monté le campement en arrivant dans l’immense fjord de Sassendalen. Même si les sols étaient moins humides, nous n’avons jamais eu de difficultés pour trouver de l’eau car il y avait toujours un peu de neige qui fondait ou des flaques d’eau.
Le 27 juillet :
Ce jour-là, nous avons traversé tout Sassendalen. Au loin nous avons vu passer un groupe de trois personnes qui se dirigeaient vers Agardhbukta. Comme le sol était beaucoup plus praticable qu’à l’aller, nous avons décidé de couper au plus court, au lieu de suivre le bord de la vallée comme à notre premier passage. Malheureusement, nous avons eu à traverser un gros marécage. Mon père est parti devant, en éclaireur, car contrairement à nous, il gardait continuellement ses cuissardes qui n’étaient pas percées. Je ne sais pas comment il a fait, mais il est passé facilement. Par contre avec Jean-Philippe, nous avons fait le parcours du combattant. Nous avons pataugé, il a fallu plusieurs fois quitter les sacs pour sortir nos bottes embourbées. Après beaucoup d’efforts inutiles, nous sommes enfin sortis des marécages. Finalement la ligne droite n’était pas le plus court chemin. Nous avons monté le campement à côté d’une des rares cascades du Spitzberg que nous n’avions pas vue à l’aller. J’ai essayé le fusil, la détonation était énorme tout autant que sa puissance. En effet, nous n’avions plus besoin d’économiser nos munitions (seulement 10 balles au départ) car nous avions maintenant moins de chance de rencontrer un ours.
Le 28 juillet :
Nous avons marché dans le lit de la rivière qui nous ramènerait à Passyta. Cela était possible car son débit avait fortement diminué. Nous avons fait une pause près d’un pingo. Je suis monté à son sommet par curiosité mais il n’y avait rien d’extraordinaire. Nous n’avions presque plus de vivres et nous craignions de ne pas retrouver celles que nous avions laissées à Passyta. Il restait trois jours de marche avant de retrouver la civilisation. Heureusement, nous avons été soulagés. Nous avons récupéré entre autre du lait en poudre. Alors, pour nous réchauffer nous en en avons fait bouillir. En effet, le temps était nuageux et à cause du vent il faisait froid. C’est alors que nous avons vu quelqu’un se diriger vers nous. Il est venu à notre rencontre et nous a expliqués en anglais qu’il venait de tomber dans la même rivière que moi à l’aller (Adventelva). Il avait voulu traverser le bras principal en une seule fois et ainsi éviter les détours que nous avions faits. Il était entièrement passé sous l’eau, et avec le poids du sac (je sais de quoi je parle), il avait mis du temps à ressortir. Ses vêtements étaient trempés ainsi que ses cheveux, son appareil photo, son sac à dos… C’était un aventurier polonais solitaire. Il était gelé, mais de part ses origines, était résistant au froid. Nous lui avons raconté nos rencontres avec les ours et montré sur une carte de quel coté du glacier passer. Pour assurer sa sécurité pendant son sommeil, il tendait un fil avec quatre baguettes autour de sa tente. L’ours qui s’approchait trop prêt déclenchait des pétards. Selon lui notre fusil était un fusil de guerre nazi. Il a tout de même fini par monter son campement pour se mettre au chaud sous sa tente. Nous avons franchi cette même rivière un peu plus en amont pour la traverser en plusieurs petits gués. A notre grande surprise, il y avait là aussi moins d’eau qu’à l’aller. Nous avons tout traversé en une fois, très facilement. Une paire de bottes aurait suffit alors que deux semaines plus tôt nous l’avions fait en trois passages difficiles.
Le 29 juillet :
Avec Jean- Philippe nous nous sommes approchés du glacier d’Adventalen (quel plaisir de marcher sans les sacs !). Nous avons filmé des oies avec leurs petits sur un lac. Le glacier était inaccessible et nous sommes rentrés à la tente. Puis nous avons déplacé le campement d’une dizaine de kilomètres.
Le 30 juillet :
Aujourd’hui aussi, la progression était facile. Nous savions où passer et le sol s’était asséché. Mais, nos «batteries » faisaient cruellement défaut. Une fois encore, nous nous sommes surpassés. Nous approchions de la ville et l’idée d’acheter de la nourriture et de se gaver nous stimulait. J’ai trouvé deux bois de renne appartenant au même individu et je les ai emportés.
Le 31 juillet :
Nous avons vite progressé toujours grâce au sol praticable. Nous avancions plus vite qu’à l’aller en faisant moins d’efforts. Nous pensions que nous aurions dû partir deux semaines plus tard et ainsi éviter le dégel du sol avec toute la boue qu’il provoque. Nous aurions ainsi moins souffert et progressé plus vite. Cependant, comme nous étions les premiers à effectuer la traversée vers Agardhbukta, les ours ont forcément été très curieux avec nous et certainement moins avec les autres équipes d’aventuriers. Je ne pense pas que nos ours se seront approchés aussi près du second groupe et encore moins des groupes suivants (surtout avec plusieurs équipes en même temps dans la baie). De plus, deux semaines plus tard, nous n’aurions peut être pas vu autant d’ours car pendant l’été ils migrent vers le nord. Jean Philippe a ramassé un gros bois de renne. Plus tard, nous avons rencontré une accompagnatrice allemande qui pensait que nous étions le groupe qu’elle attendait. Elle avait un fusil à pompe léger avec une petite crosse en plastique. Puis nous avons marché jusqu’à l’université où nous avons monté le campement au même endroit qu’à l’aller. Avant de dormir, je suis allé me promener pendant deux heures au bord des anciennes mines de charbon pour essayer de trouver des fossiles de feuilles. Je n’ai rien trouvé.
Le 1er août :
Nous voilà revenu à la civilisation. Nous attendions cet instant principalement pour les raisons suivantes :
- Nous pouvions acheter du chocolat, du poulet, du pain, du lait, des chips…Pendant les deux derniers jours, nous avons mangé comme des gloutons pour reprendre des forces et un peu de poids.
- Nous avons pu téléphoner en France pour rassurer tout le monde.
- Nous avons transféré le campement de l’université au terrain de camping. Ainsi, nous pouvions prendre une bonne douche chaude et laver du linge car nous n’avions plus de change.
- Nous avons pu passer des instants au chaud et ainsi oublier le froid. Ce qui était gênant, ce n’était pas la fraîcheur(car en France on a aussi des températures basses l’hiver) mais le temps d’exposition qui fait que le froid nous pénétrait. A la longue, il nous affectait physiquement et moralement. Il y avait une salle chauffée au camping où l’on pouvait cuisiner, faire la vaisselle et manger sur des tables. Le soir nous nous sommes promenés le long de falaises sur lesquelles nichaient des milliers des guillemots.
Le 2 août :
Nous avons fait les magasins pour rapporter des souvenirs à toute notre famille. J’ai voulu acheter un ours blanc en peluche pour le futur Guilhem, mais mon père m’a dit que cela ne se faisait pas d’offrir un cadeau avant la naissance. Puis, nous avons mangé dans une cafétéria des plats norvégiens surtout à base de poissons. Mais cela ne vaut pas la cuisine française ! Plus tard, nous avons vu une ourse dans le hall de l’hôpital. Elle avait été abattue, car bien que de petite taille, elle avait tué deux allemands. Ensuite, nous avons rendu le fusil. Pour le dîner, nous avions acheté une boîte de conserve d’un plat à base de renne. Elle coûtait chère mais nous voulions goûter par curiosité. C’était immangeable ! Mon père n’a pas supporté ce plat typique. Avec Jean-Philippe, même affamés comme nous l’étions dans le désert froid, nous n’en aurions pas mangé !
Le 3 août :
Avec Jean-Philippe, nous sommes allés chercher des fossiles de feuilles sur les moraines du glacier qui surplombe Longyearbyen. Pendant ce temps, mon père emballait les bois de renne car l’heure du départ approchait. Ce jour-ci, il y avait un grand soleil et la température est montée jusqu’à 10°C ce qui a activé la fonte du glacier. Sur le retour, les rivières avaient gonflé et nous n’avions plus nos cuissardes percées (nous les avions jetées avec plaisir dans la première poubelle rencontrée). Nous faisions des bons sur des pierres. L’une d’elles a roulé et Jean-Philippe s’est retrouvé à l’eau. Il était trempé. Il avait attendu le dernier jour pour, comme son père puis son frère, tomber à l’eau. Heureusement, nous avions trouvé des fossiles. En longeant la côte, nous avons eu la chance d’observer des petites baleines blanches (les bélugas) à une quarantaine de mètres. Au camping, nous avons discuté avec un accompagnateur de l’agence Grand Nord Grand Large (Emmanuel Hussenet auteur de deux livres sur le Spitzberg). Il attendait un groupe de Français se déplaçant en kayak de mer. Il nous a fait comprendre qu’on avait eu beaucoup de chance de voir autant d’animaux. Il a été étonné qu’on n'ait pas vu de renard polaire ni de phoque qui sont pourtant plus faciles à rencontrer que les ours et les bélugas. Nous avons préparé nos sacs pour le départ en prenant soin de bien ranger les bois de renne. Nous avons aussi emporté un peu de charbon. A la douane à Oslo, on nous a contrôlés. Les douaniers ont pensé que Jean-Philippe transportait de la drogue (bien cachée dans ses poches évidemment). Ils ont bien examiné le charbon, l’ont senti et après l’avoir fait voir à leur chef, ils nous ont laissés partir. Lorsque nous sommes arrivés en France, c’était la canicule. Il y avait 30°C de plus qu’au Spitzberg. Mis à part les deux jours perdus à cause du sac égaré à l’aller, ce voyage aura été une grande réussite. Nous aurons effectué un trekking assez difficile en totale autonomie. Surtout, nous aurons «rencontré» l’ours polaire et ainsi réalisé (et comment !) notre objectif, notre rêve.

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