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Traversée en traîneau de la baie de Melville (Groenland)
de Kullorsuaq à Savissivik, 3-17 avril 2001. Rémi SALIN
Notez bien que ce voyage vient à peine de se terminer.

Mardi 3 avril : Je retrouve, à Copenhague, Ramon, l'organisateur, et 4 compagnons espagnols avec qui je vais faire cette traversée de la Baie de Melville avec des chasseurs groenlandais/inuit. Vol Copenhague-Kangerlussuaq-Upernavik. Nuit à l'hôtel, chambre individuelle, tout confort.
Mercredi 4 : transfert hélico Upernavik-Kullorsuaq 1h30 environ. Logement à la maison communale du village. Dans la nuit, la température tombe de -25° à -33°.
Jeudi 5 : départ des 6 traîneaux, il fait beau et froid, tout va bien. A quelques kilomètres du village, les chasseurs récupèrent un phoque pris au filet sous la glace (posé la veille), qui complètera l'alimentation des hommes et des chiens. Nous faisons 7h de trajet, mais relativement peu de kilomètres à cause de la neige profonde et d'une certaine apathie de nos Groenlandais. Il fait -34° quand on monte les tentes vers 20h (une tente, c'est deux traîneaux accolés sur lesquels on attache une toile tendue sur deux harpons, recouverte d'une bâche en plastique; on n'y tient pas debout, mais on peut y dormir à quatre (bien serrés), et avec deux réchauds Primus, il peut y faire très chaud).
Vendredi 6 : la température est remontée, mais le vent se lève en milieu de matinée et à 15h, il faut trouver un petit iceberg pour s'abriter et monter le camp, ça vire à la tempête et on ne voit plus rien à dix mètres. Le vent souffle fort toute la nuit et la température chute - on atteint le record : -39°4 très exactement !
Samedi 7 : -34° au matin. Ramon donne des conseils et fait des recommandations pour éviter toute gelure grave. Belle journée ensoleillée, mais il fait froid sur les traîneaux...et on s'aperçoit que Ramon n'a pas tout à fait bien vu les besoins alimentaires qu'il faudrait satisfaire dans la journée. Après un petit déjeuner de "randonneur" normal vers 10 h, il faut tenir jusqu'au soir avec seulement une vraie halte où on se contente de quelques tasses de thé ou café avec des biscuits, du chocolat et de la margarine ; les Groenlandais y rajoutent de la viande de phoque ou de narval crue et congelée - c'est bon, mais on aimerait aussi une bonne soupe instantanée ; malheureusement, les sachets qu'avait achetés Ramon à Kullorsuaq se sont égarés. A -35°, tout est congelé et dur comme de la pierre. Au(x) repas du soir, phoque ou flétan et/ou pâtes/riz, margarine, biscuits, pain et thé/café à volonté.


Kullorsuaq vu d'hélico

un camp


Dimanche 8 et lundi 9 : même programme, départ midi, nouveau camp à 20-21 heures, les températures varient entre -33° et -38°, on s'habitue. Le régime alimentaire reste assez spartiate et monotone, mais personne n'en souffre vraiment, la préoccupation essentielle, c'est d'essayer de se réchauffer les pieds et les mains. Il n'y a plus de nuit, jour permanent.
Mardi 10 : -25° seulement! On commence à penser à autre chose qu'à ses doigts de pied et à ses mains, les paysages apparaissent plus sympathiques, les chasseurs en profitent pour tirer un phoque dans l'après-midi, qui est aussitôt dépecé et dégusté, le foie cru, les autres morceaux au court-bouillon. On voyage assez loin de la côte dont on n'aperçoit que les principaux caps le plus souvent, mais le paysage de la banquise est très varié : crêtes de pression chaotiques ou au contraire bien alignées, champs de neige profonde, icebergs, glace plus ou moins épaisse...
Mercredi 11 : vers 15h, les chasseurs aperçoivent un ours à 2 km. Arrêt sur image, zoom, l'ours vient vers nous, en trottinant, il se rapproche, les chiens hurlent comme des possédés, il est à 50 m sur la gauche. Fusillade, tout va très vite, moins d'une minute plus tard, ce n'est plus qu'un cadavre qui rougit la neige. C'était, je crois, une femelle de 4 ou 5 ans. Dépeçage immédiat, et sur place dans la foulée, un ragout de viande d'ours. Séquence émotion!
Jeudi 12 : température correcte, -25°. 11 heures de traîneau. Spectacle "live" de formation de crêtes de pression - on dirait qu'une énorme machine à vapeur pousse les plaques de glace les unes contre les autres avec une force inexorable et régulière; tout bouge sous les bottes, le bruit est impressionnant, aussi. Un peu plus tard, les chasseurs tuent un phoque au harpon au bord d'un trou de respiration.
Vendredi 13 : idem, 10h30 de voyage, -20° seulement, petite tempête de neige. Plusieurs passages (très) délicats sur de la glace très fine, qui ondule au passage de chaque traîneau... l'arrière d'un traîneau s'enfonce soudain, mais les chiens tirent et José Ignacio en est quitte pour la peur et des Sorel un peu humides. Plus tard, ce seront les chiens qui plongeront dans l'eau entre deux plaques de banquise.
Samedi 14 : encore 6 h jusqu'à Savissivik, après une heure de traversée d'un champ, j'allais dire un cimetière, d'icebergs évidemment impressionnants. Après 10 jours et 350 km, Savissivik : 70 maisons , 150 habitants environ, le bout d'un monde. La cloche de l'église sonne pour annoncer notre arrivée, tout le village vient nous accueillir. Après installation dans la maison communale, razzia sur le KNI, on va manger !
Dimanche 15 : repos Lundi 16 : transfert hélico sur Pituffik, où on est consigné dans l'hôtel de la Greenlandair avec interdiction formelle d'en sortir avant qu'on vienne nous chercher le lendemain pour prendre l'avion. Sécurité militaire!
Le retour sur Copenhague est bien sûr un peu nostalgique, après tous les moments forts vécus au sein de cette petite caravane de traîneaux, de ce petit groupe de 12 individus plongés pendant 10 jours dans l'un des environnements les plus hostiles de la planète, mais aussi l'un des plus impressionnants et des plus beaux.
Inoubliable !


sur la banquise


avec les chiens

Les photos sont de Rémi SALIN


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