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L’Arctique a de toujours été lié à la figure
et au symbole de l’ours (arktos, en grec). C’est pourquoi lorsqu’on assiste
à l’apparition des ours - attirés par l’odeur du saumon au
cœur de ces immenses forêts de bouleau et d’épicéa,
nimbées de l’immatérielle et chaude lumière du nord
- il est impossible de dissocier ces bêtes superbes, fières
et attachantes, de toutes les traditions mythiques et sacrées qui
les entourent, notamment dans le chamanisme.
Ces dernières années, la recherche ethnologique a beaucoup
progressé dans l’étude des minorités nomades qui -
de la Scandinavie à l’extrême nord de la Sibérie, et
jusqu’au fleuve Amur – ont maintenu vivante la tradition du chamanisme.
Car il faut bien avouer que ce dernier reste une énigme dans l’histoire
des religions.
Le chaman – terme qui signifie « capable de l’incantation »
- n’est à proprement parler ni un prêtre, ni un guérisseur,
ni un devin, et pourtant il remplit toutes ces fonctions. Il est ce que
l’on pourrait appeler un « passeur », un « médiateur
des esprits » dans la communauté. Ce peut être un homme
ou une femme. On fait appel à lui ou à elle lorsque le groupe
est anxieux sur l’avenir, lorsque certains de ses membres sont malades,
connaissent des dissensions ou viennent à mourir. Alors le chaman
puise dans le savoir-faire ancestral auquel il a été initié.
Il se revêt d’une coiffe et d’un habit sur lesquels sont symbolisés
sous des formes animales les divers « mondes » d’en haut et
d’en bas. Il écoute longuement le cas qui lui est soumis. Puis,
aidé de son tambour divinatoire, de ses assistants et de plantes
hallucinogènes, il entreprend un « voyage extatique »
dans les régions spirituelles, dont il revient, épuisé,
pour délivrer son message. Le chaman est aussi celui qui sait la
puissance du rite. Il procède aux sacrifices. Pour endiguer la violence.
Il enterre. Pour inscrire les morts dans la mémoire des vivants.
Le chamanisme n’est pas une religion instituée. Il reste une pratique
sacrée de réintégration à l’harmonie du soi,
dans la communauté et le cosmos. Ses armes réelles sont plus
subtiles qu’il n’y paraît. Ce sont l’écoute de l’autre, le
maniement instruit du symbolique, la réorientation du désir,
l’apaisement de l’inconscient collectif. Le christianisme les a confondues
avec la magie païenne. Le stalinisme avec l’ignorance attardée.
Et nous, bardés de préjugés modernistes, nous manquons
la sagesse quasi psychanalytique qui s’y donne à entendre ! Mais,
depuis le ciel de sa constellation, l’ours nous fait signe…
Toutes les peuplades indigènes nomades du Grand Nord ont entouré
la chasse à l’ours de rituels très élaborés
et hautement signifiants. Car l’ours - par sa stature, sa férocité
et sa douceur, l’énigme du sommeil de son hibernation, sa force
sexuelle supposée et sa capacité à défendre
son territoire – semble avoir une âme proche de celle des humains.
Les traditions orales chamaniques l’associent au ciel et à la terre,
aux ancêtres et au totem du clan, à la sexualité et
à la fertilité, aux forces dangereuses et aux forces protectrices.
On peut penser que la chasse à l’ours ayant lieu durant l’hibernation
quand une tanière découverte était marquée
d’un signe symbolique par les avant-coureurs, un lien s’est très
naturellement établi entre le sommeil de l’ours et l’extase du chaman,
tous deux relevant de ces « autres mondes » que tout un chacun
approche parfois dans ses rêves.
Les incantations et les précautions rituelles pour se prémunir
des risques d’influence maléfiques pouvant émaner du museau,
du cœur, ou du pelage de l’ours tué (symbolisant nos sens, nos émotions,
nos caresses), visent à neutraliser dans le clan – sous le couvert
figuré de la mana de l’ours – les forces dangereuses qui couvent
en toute âme humaine. Nombre de rituels sont d’ailleurs liés
à la sexualité. Les femmes devaient rester voilées
devant le cadavre de l’ours. L’épouse du chasseur qui avait tué
l’ours ne pouvait, une année durant, être tirée sur
un traîneau par le renne qui avait tiré le cadavre de l’ours.
Outre divers rites prophylactiques entourant le repas durant lequel l’ours
était mangé, une abstinence sexuelle de cinq jours était
décrétée pour le chef de la chasse.
Les collections du musée d’anthropologie et d’ethnographie Kunstkamera
possèdent un récipient sacré pour cuillères
rituelles, entièrement orné d’os péniens prélevés
sur les ours chassés et servant d’amulette contre la stérilité
des femmes. Elles exposent aussi une pièce rare provenant du peuple
Nganasan : un masque taillé dans le museau d’un ours, orné
de divers symboles rituels, et appartenant au harnachement sacré
et protecteur du traîneau sur lequel le chaman entreprenait son voyage
extatique vers les « mondes supérieurs ». Les traditions
mythologiques qui lui sont liées font état d’une chasse céleste
mettant en scène le Daim du Soleil et l’Ours, figure de l’ancêtre
originaire, « double » animal de l’humain, messager des dieux
et « héros sacré » de la culture.
Le chamanisme a élevé l’ours au rang symbolique d’une figure
sacrée capable - dans une communauté nomade toujours fragile
face aux pulsions destructrices qui peuvent s’emparer d’elle – de devenir
le support mythique des projections inconscientes du groupe, que l’art
du chaman est appelé à conduire sur le versant fécond
de la vie.
Marc Faessler
(théologien) |